505PH

"Elle a connu des choses pas jolies jolies, des chagrins si profonds, qu'elle n'imaginait pas qu'un corps pouvait contenir autant de larmes.

Julie se souvient de son enfance. Au plus profond d'elle, c'est le souvenir de ce sentiment qui surgit : un sentiment de tristesse. « Quand j'étais petite, je pleurai. » Alors elle s'accroche à quelques bribes posés sur le papier photosensible. Des images où elle sourit, pour se convaincre qu'elle a quand même eu une enfance heureuse, elle aussi...

Elle repasse le film de son adolescence. Un sac de souvenirs en vrac.

Celui de ces onze anges, partis trop tôt, pour veiller sur elle. C'était sa manière à elle d'accepter tous les départs prématurés de sa petite adolescence. Et s'ils profitaient d'être si haut pour veiller sur cette petite personne fragile qu'elle était?

Et cette amitié complètement ratée parce qu'elle était dans l'excès. À trop s'aimer, on finit toujours par se détester. Et ça, ça laisse des traces.

Puis apprendre d'où on vient. Connaître le but de ces médicaments avalés par sa mère, chaque matin chaque soir, depuis si longtemps. Découvrir que si elle ne les prend pas, elle est trop malheureuse, sa maman. Et puis comprendre...

Comprendre lorsqu'à 15 ans, elle doit gérer le retour tardif de son père, un soir presque comme un autre. Un soir où, enfin, elle est redescendue, pour se mêler de ce qui se passait en bas, encore une fois. Le premier soir où elle a donné un sens à cette odeur si particulière de son propre père. Une odeur qu'elle n'arrivait pas à identifier...

Le premier soir où elle s'est posé face à lui, autour de la table en formica de la cuisine, l'homme la tête dans les mains, la diction flanchante et les yeux vitreux. Elle en a passé des débuts de nuit, Julie, à lui expliquer qu'il avait une maladie, qu'on pouvait tous l'aider à s'en sortir, s'il le voulait.

Des cris pour lui signifier à quel point ce comportement ruinait toute la famille. Le lac de larmes qu'il faisait couler. Et cet espoir permanent qu'ils parviendraient à l'aider.

Des mots pour le convaincre qu'à la maison, aussi, c'est bien. Que le comptoir ne résoudra rien.

Les mouchoirs mouillés accumulés, pour lui rappeler à quel point il nous manquait, à quel point son absence la rongeait.

Des silences, les yeux dans les yeux, parce que les mots de sa propre fille se noyaient dans son esprit trop occupé...

Tout cela avant de retourner doucement se coucher, dormir, avant que le réveil ne sonne pour aller au collège, au lycée, pendant toutes ces années..."

 

On a tous un passé, ces choses qui nous construisent... Qui font qui nous sommes. On a tous des larmes perdues pour des raisons méconnues. Tous des poignards enfoncés trop dur à retirer.

Ce n'est pas parce qu'une femme sourit que le vie ne lui a rien appris. Ce n'est pas parce qu'un homme se revendique heureux qu'il a toujours été au mieux. C'est même tout ça, qui fait qu'aujourd'hui on se bat, et qu'on assume parfaitement nos choix...

Parce qu'au final, on est tous comme Julie, on a tous une vie avant aujourd'hui.

 

crédit photo 505PH (http://505ph.tumblr.com/)